Dans cette étonnante saga OTAN, les ABM Est Européens jouent un rôle sensible. Il y a les faits (techniques) et les conséquences (stratégiques) ; ne parlons pas des causes qui sont ici hors sujet.
Le point fort de l’anti missile c’était et cela est toujours le radar. C’est un peu comme pour les radio amateurs tant va l’antenne, tant va la station, ici de même, ce que vaut le radar vaut pour le système ABM.
ABM veut dire Anti Ballistic Missile ;
Ce radar est le point fort de l’ABM : voir loin pour voir tôt, voir fin pour discriminer les paramètres de l’attaquant et traiter le signal en temps réel pour déterminer une solution de tir pour le neutraliser.
Il existait et existe toujours de grands radars dit BMEW (Ballistic Missiles Earling Warning) qui étaient chargés de "voir" au-delà de la ligne d’horizon pour avoir une alerte assez tôt et préparer une défense anti missile et dans le même temps faire préparer une frappe en retour dite de représailles (retaliation). Voir le plus tôt a un sens dans cette perspective.
Antenne radar BMEW US à balayage fixe et analogique. Les "red bird" c’étaient eux en décamétrique. (Doc USAF 1975)
On utilisait des radars bi-statiques (merci Ghislain F1HDD pour le rappel sur le bi-statique) et on leur ajoute en plus des satellites radar depuis une vingtaine d’année.
L’alerte est une chose ; repérer une ogive, la suivre pour dans le même temps calculer une route d’interception et guider un anti missile, c’est autre chose. Cela justifie un radar très particulier.
C’est le radar de périmètre (panoramique) ou radar de zone.
Il doit être puissant pour voir à la limite de l’horizon, fin pour repérer une petite ogive, doté d’un calculateur rapide pour trouver une route de collision avec un anti-missile, et garder assez de bande passante pour guider le missile défendant.
Une attaque se fait en principe sur une route probable. Le radar doit voir ce secteur de ciel en site variable et en azimut fixe ou presque.
Typique radar ABM tel qui sera en Slovaquie. (Doc DoD 2007)

Mais si l’attaque peut aussi bien venir de plusieurs routes, l’affaire se complique ; il faut absolument que l’azimut soit lui aussi variable. Un actuel radar ABM doit être tout azimut 360°.
Que peut faire d’autre un tel radar ?
Pas grand chose d’autre sauf à coupler l’antenne à un récepteur large bande et en profiter pour écouter des communications radio téléphoniques genre système "Echelon", mais cela me semble laborieux (mais non impossible). Il peut, couplé à un satellite radar espion, lui servir de référence et de calibrage, plus tout ce que à quoi je ne me doute pas...
Un radar de ce type doit être considéré comme une arme.
Souvenez-vous : en juin 1980 les soviétiques avaient commencé l’installation d’un radar à ouverture synthétique mécaniquement fixe en site et azimut, au balayage électronique prés. Ils avaient installé ce radar à Krasnoyarsk et la main sur le cœur avaient dit aux Américains qu’il s’agissait d’un radar destiné à la surveillance de l’espace comme le DSN Américain. Pas naïfs les USA avaient protesté en rappelant qu’un équilibre est un équilibre et que ce radar cachait en fait un radar ABM interdit.
C’est ce type de radar ABM que les Russes seront priés de détruire pour respecter les accords ABM USA-URSS. (Doc USAF-Safeguard 1980)
En 1989 pour respecter les accords INF les Russes avaient détruit cette lourde installation.
Je ne prends pas parti, un accord est un accord :-)
Revenons à notre sujet :
L’anti missile est doté d’un fort accélérateur (booster) et d’un second étage très manœuvrant pour amener l’ogive défendant sur un cap collision probable. Puis ensuite grâce à des communications rapides on peut finaliser la route de l’ogive défendant jusqu’à la collision directe. Elle est aussi très manouvrante bien entendu, et on parle de "Hit to Kill" taper pour tuer.
Le KEI en tir à Kwajalein, il attaque une ogive ICBM lancée de Vandenberg en Californie. (Doc MDA 2006)

Le KEI de : Kinetic Energy Interceptor, est un ABM en cours de développement qui sera sans doute installé en Pologne. Mais revenons au radar.
Lorsque ce radar ABM est au repos, que fait-il ?
On peut supposer qu’en alerte minimale, il regarde une zone neutre pour ne pas agresser ses voisins. Mais en cas d’alerte sérieuse, il doit tourner dans un large secteur pouvant au pire aller jusqu’à 360°, avant de pointer son faisceau fixe sur sa cible (mode agressif).
Mais si le radar n’est pas employé en alerte sérieuse que peut-il voir chez les voisins ?
Il peut, à moins de 200 km, voir décoller les avions, entre 200 et 300 km il peut les surveiller en vol, et au-delà, il peut voir des missiles en montée et au plus loin des ogives dans l’espace (c’est sa fonction). Cela en fait donc aussi un petit outil d’espionnage.
Bon, revenons à nos ABM Polono-Slovaques. Les anti-missiles (on parle pour le moment de dix) seraient stationnés en Pologne. Le radar quant à lui serait en Slovaquie. Pour le moment on ne parle que d’un seul radar (accessoirement sous contrôle Américain via l’OTAN).
Procurez vous une carte géographique en projection polaire centrée sur Moscou, (cela ira pour la Slovaquie). Regardez où se trouve le premier adversaire : l’Iran.
L’Iran est en noir, la Slovaquie en rouge et Moscou est un point rouge. (Doc Fayard 1983)
Tracez un trait entre Slovaquie et Iran et notez que le faisceau radar "beam" sensiblement au 150°, voit l’Iran, le Détroit d’Ormuz puis sans doute ensuite atteint l’horizon. On peut dire que dans ce cas de figure le radar n’empiète pas sur la Russie, en fait il longe sa frontière. En principe pas de problème avec la Russie.
Mais les USA ont encore un autre pays dit inamical, la Corée du Nord, qui elle possède, c’est certain, des IRBM et qui sait peut être des ICBM (court : 5000 km de portée).
La RPCN est en noir et la Slovaquie en rouge, Moscou est un point rouge. (Doc Fayard du livre Atlas Strategique)
Avec la même carte, tirez un trait entre la Slovaquie et la Corée du Nord, hé, hé, et bien, oui, on passe sur la région moscovite !
Hum, hum, que raconter de plus ?
Si un seul missile ICBM Nord Coréen était tiré vers l’Europe pour toucher les USA par cette peu orthodoxe route, il faudrait attendre que l’ogive soit assez haute pour entrer dans le champ de vision du radar Slovaque.
L’ogive serait en fait visible de la Slovaquie au passage sur l’Oural. Le temps de propager l’alerte radar, et de tirer, l’ogive attaquante serait dans la banlieue de Moscou, l’interception se ferait entre Moscou et Kiev certainement en plein ciel Russe et si l’ogive était atomique, cela ferait toujours tomber une "bombe sale" sur la Russie...
Bien (si je puis dire), autre chose, ce radar qui surveille sur 360° serait bien à même de repérer une attaque surprise Russe massive sur les USA ; on ne peut pas mieux comme délai d’alerte.
Vous pourriez penser que voila une défense toute à fait compréhensible du point de vu Américain.
Oh que NON.
Dans les accords sur l’équilibre il a bien été négocié qu’à la fin des limitations sur les armes stratégiques (SALT), il doit rester le fait que les deux opposants doivent être "à poil" face à une attaque surprise de l’autre. C’est à dire, que l’un comme l’autre soit assuré d’être détruit en cas de coup par surprise. C’est la fameuse MAD de : Mutual Assured Destruction.
Revoyez le film Point-limite (Fail safe) de Sidney Lumet, 1964 pour comprendre de quoi on parle dans cet "équilibre" de type MAD.
C’est un peu comme deux adversaires qui laisseraient leur chemise ouverte pour montrer leur poitrail nu, chacun armé d’un révolver, visant l’autre (juste un peu à côté) mais prêt à tirer le premier. Il serait entendu que le temps de viser juste serait un temps assez suffisant pour que, certes ce ne soit qu’un doigt mort en retour qui appuie sur la détente de l’arme de l’adversaire, mais au final les deux seraient abattus. Telle est était et est encore la MAD.
En général on fait pas mieux pour rester tranquille (sauf accident).
Oui, mais si l’un des adversaires se dote, sans négociation, d’un gilet par balle, m’est d’avis qu’il y a rupture de l’équilibre.
"Il ne doit en rester qu’un" (du film Highlander).
Oh oui, je vous vois venir, et si on désarmait les deux adversaires ?